Au plus profond des arcanes psychotroniques de l’inconscient de tout 30-something qui se respecte, 1984 occupe une place on ne peut plus particulière : celle de l’année qui symbolisera à jamais toute la folie, les excès et les espoirs de la décennie Huit-Zéro. Bien plus que la musique, c’est surtout le cinéma qui permet de prendre le pouls d’une époque et quand on sait qu’en 1984, on a eu droit à Terminator, Le Flic De Beverly Hills, Karate Kid, Revenge Of The Nerds et Breakin’ (ainsi que sa suite, Breakin’ 2 : Electric Boogaloo), on sait à peu près tout. Prosperité économique sans précédent, sexe facile, mini-vagues crantées et Neon Maniacs, c’était l’année où on a passé plus de temps à L.A. que dans la vie réelle et où on imaginait que dans le futur, le monde serait plus beau, plus intelligent et plein de turbo-jets individuels dans lesquels on baiserait comme des animaux avec de sculpturales étudiantes en Sciences Politiques issues de mélanges inter-raciaux. Pas de bol, tout ce qu’on a eu, c’est les Dacia Logan, Michèle Alliot-Marie et Teki Latex.

Reste qu’on baise quand même comme des animaux, et c’est bien ça le plus important, punk.


PRINCE Take Me With U

Extrait de Purple Rain
(LP - Warner Bros.)

Et puisqu’on parle sexe, on commencera donc en toute logique avec Prince, qui sort en 1984 le blockbuster absolu de sa discographie. Un disque (souvent énorme, parfois ridicule) qui est aussi un film (souvent ridicule, parfois énorme), et qui résume presque à lui seul le meilleur et le pire de ce que l’année a pu produire. On y retrouve tout le génie de Dirty Mind et Controversy passé au filtre excessif et grandiloquent de l’époque, comme en témoigne le sublime “Take Me With U” : rototoms, drama-stabs, violons synthétiques et vocaux trans-genre. Comme une vieille anglaise croisant et décroisant ses jambes dans un salon de thé : totalement désuet et incroyablement élégant.


KONK Your Life (Party Mix)

Extrait de Your Life
(12″ - Sleeping Bag)

Cowbells martelées jusqu’aux limites de la raison, jazz de danse aux irritantes complications, vibrations africaines certifiées : le son de la scène post-punk New-Yorkaise n’a plus aucun secret pour toi. Toutefois, si ESG, les Bush Tetras ou James Chance ont eu les honneurs des réhabilitations-2000, Konk demeure parmi les grands oubliés du chaudron extatique qui a animé la métropole aux premières heures des années 80. Deux albums (Yo! et Jams) passés entre les gouttes du grand bastonnage de rééditions, une simple compilation parue en 2004 chez Soul Jazz en guise d’épitaphe (où l’on retrouve malgré tout l’essentiel). La faute à un son aussi minimaliste que radical, qui doit autant au primal-funk de Liquid Liquid qu’au mongolo-jazz des Lounge Lizards et aux grincements éthérés d’Arthur Russell, mais qui, une fois customisé pour la sol de danse, comme dans cette superbe version extended de “Your Life”, s’avére on ne peut plus immédiat.


RUN-D.M.C. Wake Up

Extrait de Run-D.M.C.
(LP - Profile)

“Le rythme est gros, il est genre large / Et quand on est au micro, on est en charge”. On pourra tout reprocher à Run DMC (leurs lyrics primitifs, la pauvreté de leurs beats, leurs shout-outs aux New Kids On The Block au stade de Maracana pendant le Rock In Rio II), le Hollis Crew demeurera à jamais comme une des pierres angulaires, non seulement du rap, mais de toute la culture populaire de ces 30 dernières années. Pour tout dire, ce disque figure parmi les trois premiers du genre que j’ai eu en ma possession, les deux autres étant Radio de LL Cool J et Yo! Bum Rush The Show de Public Enemy. Et si il a nettement moins bien vieilli que ces deux derniers, il est toujours aussi difficile de résister à ces impeccables gimmicks de clochettes décerebrées défiant de néanderthaliens riffs de basse avec toute la morgue et le what-the-fuck d’un antillais ivre d’alcool pur en pleine démo de pole-dance dans un club du 8ème arrondissement.


WHODINI Escape (I Need A Break)

Extrait de Escape
(LP - Jive)

Costumes blancs, moustaches, mitaines à clous, transpiration, nudité partielle, vie de rue et cadences robotisées : Whodini avait tout compris à son époque en créant un son à la croisée de Prince, Cybotron et Kurtis Blow. Musique calibrée pour activités physiques de jeunes gens modernes. Et groupe tué par trop de dérives fruitées provoquées par l’irrépressible envie de succès de masse. Un véritable gâchis quand on constate les sommets d’excellence atteints par leurs deux premiers LPs, Whodini et Escape, d’où est extrait cette indémontable pièce homonyme qui mérite une place de choix au panthéon de la musique de sexe avec les machines.


FUNKY FAMILY Funky Is On

Extrait de Funky Is On
(12″ - Third Label)

Italie, terre de contrastes. Du Couvent de San Marco aux dancings mobiles de Rimini, un incommensurable fossé où se côtoient le génie pur et le mauvais goût le plus outrancier, sels d’un patrimoine culturel où la démesure fait loi, des envolées mystico-pompières de Piero Umiliani aux boucheries décadentes de Lucio Fulci. Constat immédiatement applicable à Funky Family, membres anonymes de la longue procession des one-shotters de l’italo-disco. Un titre et tu dégages, mais quel titre. Mid-tempo taillé pour la côte Adriatique porté par une occulte mélodie vocale et un son à peine concevable pour l’époque. Pas de doute, en 1984, le futurisme était toujours de mise.


GRANDMASTER MELLE MEL AND THE FURIOUS FIVE The Truth

Extrait de Grandmaster Melle Mel And The Furious Five
(LP - Sugar Hill)

Grand-Maître Flash, malgré son statut parfaitement légitime de légende vivante, c’est surtout deux singles parfaits (The Message en 82 et surtout White Lines en 83) et énormément de déchet. Une place garantie dans l’Histoire mais finalement peu de disques mémorables. Pourtant, l’épluchage de sa longue discographie vaut la peine, ne serait-ce que pour des morceaux comme “The Truth”, empeigne de niveau supérieur perdue au milieu d’un album inégal. Flow rageur, ravage rythmique, lyrics outrageants, matériel excessif et concours de bites : on mettra la finesse de côté pendant quatre minutes et quinze secondes, car merde brutale en vaut toujours la peine.


TONES ON TAIL Performance

Extrait de Pop
(LP - Beggars Banquet)

Darkness, je hulule ton nom : en 1984 sort Pop, le premier et unique album de Tones On Tail, projet expérimentalo-electro-pop de Daniel Ash, guitariste de Bauhaus. Un groupe qui, malgré la volonté affichée de Ash de se démarquer du post-rock ténébreux de Bauhaus, tombera bien souvent dans les travers du genre mais livrera néanmoins quelques titres mémorables, parmi lesquels on citera notamment “Means Of Escape”, face B de leur premier EP en 1982 (que beaucoup on découvert il y a quelques années via l’edit signé Black Strobe paru sur Kill The DJ, qui a fait les chaudes heures des warm-ups de l’époque) et “Performance”, single impeccable qui, avec le recul, sonne comme un improbable mash-up entre les Happy Mondays, Kraftwerk, Sisters Of Mercy et A Certain Ratio.


FRONT 242 Lovely Day

Extrait de No Comment
(LP - Another Side)

Violence armée, muscles huilés et cris de jeunes hommes baîllonnés dans des backrooms dont seuls les Puissants ont la clé : si il faudra attendre 1985 (et la sortie du single No Shuffle / Body To Body, qui officialisera le terme hors des cercles underground) pour qu’on commence à parler ouvertement d’EBM, en 1984, Front 242 prépare déjà largement le terrain en passant de l’electro Kraftwerkienne de leur premier album (Geography, 1982) au groove paramilitaire de No Comment, mini-LP viril mais correct où le bétonnage, loin de prendre le pas sur la qualité des compositions, les complète avec une redoutable efficacité, comme en témoigne le classique “Lovely Day”.


DEPECHE MODE In Your Memory

Extrait de People Are People
(12″ - Mute)

Pas un post sans citer Depeche Mode, ça devient une habitude (si vous voulez vraiment savoir, ils seront aussi dans le prochain). Il faut dire que, subjectivité ou pas, ça paraissait inévitable, tant Some Great Reward (leur quatrième LP, qui sort cette année-là) fait office de tournant majeur dans leur discographie. Le groupe arrive à maturité et établit l’équilibre parfait entre pop, électronique et sonorités industrielles, le tout sur un album enchaînant les tubes les plus inhumains (”Master And Servant”, “People Are People”, “Something To Do”). Pas étonnant à un tel niveau d’excellence que la moindre chute de studio enterre tout espoir de concurrence : la preuve avec “In Your Memory”, un des meilleurs morceaux du groupe, relégué en face B du maxi de “People Are People”.


PUBLIC IMAGE LTD. The Order Of Death

Extrait de This Is What You Want…This Is What You Get
(LP - Virgin)

Public Image Limited (groupe fondé par John Lydon après le split des Sex Pistols, faut-il vraiment le rappeler ?) a toujours eu le chic pour les titres de morceaux multi-usage. “Death Disco”, “Poptones”, “Radio 4″ : le premier est devenu une étiquette, le deuxième un label, le troisième un groupe. “The Order Of Death”, lui, sera utilisé pour le retitrage australien d’un film de Roberto Faeza (originalement appelé Copkiller) où Lydon joue d’ailleurs le rôle du bad guy dérangé poursuivi par un flic au bout du rouleau interprété par Harvey Keitel (un film relativement médiocre qui servira néanmoins de modèle à Abel Ferrara pour son incontournable Bad Lieutenant). On préfèrera s’en souvenir comme le venimeux morceau qui clôt This Is What You Want…This Is What You Get, quatrième album studio du groupe et ratage quasi-intégral malgré le succès inter-galactique du single “This Is Not A Love Song”.

12 Responses to “Rewind 1984”

  1. #1 Ed says:

    gamin mes idoles du journalisme rock étaient Eudeline & Manoeuvre. En 2008 c’est juste Lelo.

    Je ne connaissais que le Front 242, qui représente bien leur trip para-fasciste apolitique gay curious qu’on pourrait trouver dans un roman de Kafka remixé par Jean Genet.

    Et garçon, le reste est putain de bon!

  2. #2 clement says:

    ed c’est gustave des naast

  3. #3 électron libre says:

    lelo, je sais plus quoi dire…c’est tellement monstre

  4. #4 oli says:

    tu disais vrai au sujet de konk jeune fou !

  5. #5 Ed says:

    clement ca se fait pas

  6. #6 Nats says:

    t’en le mec on la jamais vu, mais quand il post sur GTC il est présentt !!
    Je savais pas qu’on pouvait déjà faire tout çà en 84, respect.

  7. #7 Groove & Vibes says:

    J’aurais quand même cité le premier disque de house pressé en vynil, Jesse Saunders On and On ( sorti en janvier 84 ) et surtout le E2-E4 de Manuel Göttsching sorti en 84 même s’il fut composé 3 années plus tôt. Sinon, excellente sélection !

  8. #8 lelo says:

    Le Manuel Göttsching, j’ai failli le mettre à la place du Prince (je l’ai réécouté en faisant la sélection : plus que jamais l’impression que ça a été enregistré hier) mais bon, la loi du top 10 !

    Pour Jesse Saunders, bien vu, j’y ai absolument pas pensé !

  9. #9 mikhail says:

    playliste de qualité,
    je vais naturellement vers le tones on tail / whodini et le konk

    le public image ltd, je l’ecouterais dans un an, à londres, que je serais sur le point de rentrer dans la fabric, avec mon dj bag, au ralenti

  10. #10 pipo says:

    Mais Performance ne rend pas tellement justice à la très haute qualité du reste de l’album à mon avis. DAF à la place de F242 mais ça doit se discuter. Whodini je connaissais pas et je suis content de connaître. Konk me rappelle Blurt c’est pour ça que j’aime pas mais c’est bien choisi. Le Depeche Mode est sublime.

  11. #11 Navigator says:

    Merci pour le trailer de Karate Kid.

  12. #12 luca says:

    merci pour ces tracks, et surtout le funky family qui est une grande découverte pour moi.
    keep rocking

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