
Je suis assis depuis 25mn dans le métro en face d’un sosie de Kevin Spacey avec un sac Colgate qui éternue toutes les dix secondes en remplissant une grille de sudoku au feutre violet. A un moment, je remarque qu’il a les pieds levés à quelques centimètres du sol et je bouge mes jambes pour lui faire de la place. Il me répond “non, merci, je les garde comme ça sinon je vais me brûler”. Juste à côté, il y a un type en pull qui boit une bière mais dans un vrai verre à pinte, en verre, en lisant le journal, comme s’il était à la terrasse d’un café. La pression monte d’un cran quand un joueur de clarinette entre dans la rame et se met à jouer sans sourciller une version dodécaphonique de “La Isla Bonita”.
Nous sommes le 25 avril 2007 sur la ligne 4, il est 18h, et, cerise sur ma part d’horreur sociale du jour, je me dirige vers le Paris Paris.
Et malgré cela, tel le junkie qui sait qu’il va toper de la brune coupée à autre chose qu’à la poussière de ciment, j’observe chaque seconde s’égréner en gardant un flegme de façade, parce que si je trace au Paris Paris, c’est pour une bonne raison : j’ai rendez-vous avec les Presets.
Pourtant je sais d’avance que je n’obtiendrai ni révélations fracassantes ni même l’entrevue du trimestre. C’est juste qu’avec ce duo australien, c’est déjà une longue histoire. Qui débute en 2004, soit un an après la sortie de leur premier EP Blow Up chez Modular, un label alors totalement inconnu, au travers d’une courte chronique dans les pages maxis du regretté Jockey Slut. Qui continue quelques jours plus tard, avec la diffusion, dans l’émission d’un autre disparu (John Peel) du titre “Beat On, Beat Off”, update baléarique et druggy du “Losing My Edge” de LCD Soundsystem et mise à l’amende instantanée. Un morceau bientôt supplanté par l’énormissime “Cookie”, un des 5 autres titres de Blow Up, qui atterit enfin dans ma boîte aux lettres après de longues semaines d’attente. Un titre qui va devenir, pendant les deux années qui suivront, la cause de tous les booth-hijack de mes sporadiques DJ sets. Chaque soir, invariablement, une grappe d’inconscient(e)s oseront interrompre la consumation de ma cigarette pour me demander le nom de ce groupe qui chante “C-C-C-C-C-Coookieee- Brrrowwwnn-Eyeees-Yeah” sur un riff de piano lugubre mais néanmoins jackin’.
La suite, tout le monde ou presque la connaît : l’album Beams, magistral, qui débarque fin 2005 dans une scandaleuse indifférence, avant de bénéficier d’une distribution européenne (via Modular UK et Gigolo) près d’un an plus tard ; des tournées pharaoniques, des concerts flamboyants, et malgré cela, un groupe totalement boudé en France, où l’on préfère de toute évidence s’attarder sur le cas de futurs champions de bacs d’occasion comme Simian Mobile Disco ou Datarock.
Alors fais fi du tapage, punk, je me charge des présentations.
Vous êtes un groupe relativement jeune dans l’absolu, pourtant vous vous connaissez depuis longtemps.
Julian - Oui, on s’est rencontrés en 1995 à l’Université de Sidney. On était tous les deux au conservatoire, où on étudiait la musique avec un tas de gens très coincés. Ce qui explique qu’on s’est assez facilement trouvés (rires)
Kim - Il faut dire que nous étions les seuls en classe qui nous intéressions à d’autres musiques que celles qu’on étudiait. On est donc rapidement devenus amis. A l’époque, j’avais ce groupe qui commençait à marcher, Prop. On faisait de l’indie rock expérimental, un peu post-rock, et j’ai incrusté Julian. Ca a été le début de notre collaboration. Prop a duré quelques années, après quoi le groupe s’est séparé, et on a démarré The Presets tous les deux.
A la base, ce n’était pourtant pas un groupe à proprement parler, juste un truc que vous faisiez quand vous vous retrouviez tous les deux dans le local de répétition de Prop.
Julian - C’est tout à fait ça. On a commencé à jouer tous les deux, sans le reste du groupe, avant ou après les répètes, parce qu’on avait envie de faire des trucs plus énergiques, plus agressifs. Ce n’était pas sérieux du tout, même pas un side-project ou quoi, juste quelque chose qu’on faisait pour se défouler. Mais les morceaux se mettaient en place très facilement, alors on a continué à le faire, même si on n’a jamais trop su vers quoi on allait. Et on n’en sait pas vraiment plus aujourd’hui à vrai dire (rires)
Vous n’aviez d’ailleurs jamais joué live avant la sortie du premier EP, Blow Up.
Non, parce qu’on n’y pensait même pas.
Kim - D’autant plus que Blow Up n’était à la base qu’une démo. On a enregistré ces morceaux histoire de démarcher quelques labels, et Modular l’a sorti tel quel.
Julian - Et la sortie de ce EP a clairement marqué le début du groupe. C’est seulement une fois qu’on a eu le disque entre nos mains qu’on a décidé de vraiment se consacrer à ce projet et d’essayer de le mener le plus loin possible.
Kim - Pour en revenir au live, ce qui est marrant, c’est qu’au départ on faisait tout sur ordinateur, et la plupart des morceaux étaient vraiment mauvais, parce qu’on enregistrait des tonnes et des tonnes de pistes et qu’on ajoutait à chaque fois un tas d’instruments différents. Ca en devenait ridicule. On a donc commencé à épurer au maximum pour, justement, mettre en avant ce côté agressif et spontané qu’on recherchait. Et on s’est petit à petit retrouvés à jouer et enregistrer dans des conditions live, sur de vrais instruments, avec une batterie, des claviers. Sans se rendre compte qu’on était donc en mesure de pouvoir reproduire tout ça sur scène (rires). Ca nous semblait si bizarre et si hasardeux de jouer ces morceaux juste tous les deux. C’est pour cette raison que le live reste, encore aujourd’hui, un vrai challenge pour nous, parce qu’on est encore loin d’être à l’aise. On ne se sent pas l’envie ni le besoin de faire appel à des gens pour nous épauler sur scène, mais en même temps, on sait que si l’un de nous deux se plante, on est dans la merde (rires)
Vous aviez dit dans une de vos premières interviews que la musique en Australie se résumait grossièrement à AC/DC et ABBA. L’air de rien, vous avez fait le lien entre les deux (rires)
Oui, c’est exactement ça (rires) Mais tu sais, c’est loin d’être un cliché. L’Australie a une très forte tradition pub-rock, un truc très viril, un peu redneck, et de l’autre coté tu as Kylie Minogue et toute cette scène gay hyper excessive, très exubérante avec des groupes de disco old-school fascinés par ABBA, et c’est vrai qu’on a finalement pris les dynamiques de ces deux courants. On fait du AC/DC pour clubs (rires)
Vus d’ici, dès qu’on sort des groupes de rock classique comme Radio Birdman ou les New Christs, ou des expatriés comme AC/DC ou Nick Cave, les groupes australiens ont toujours eu un aspect un peu “gadget” pour les européens. Même des groupes qui sont devenus énormes comme Midnight Oil ou INXS avaient ce côté à la fois toc et exotique.
Je vois tout à fait ce que tu veux dire. Tu sais, l’Australie c’est un gros mélange anarchique… Il y a tous ces endroits incroyablement sauvages et puis juste quelques grandes villes ici et là, où les gens regardent les chaînes américaines à la télé et écoutent les groupes anglais à la radio (rires). Je pense que c’est ce qui donne aux groupes australiens ce côté à la fois très typé et totalement décomplexé. Et qui fait que, finalement, l’Europe ou les Etats-Unis s’intéressent à eux.
Ce qui est un peu frustrant, c’est que ça a vraiment pris du temps pour qu’on entende parler de vous en dehors de l’Australie. Votre album Beams est sorti fin 2005 mais n’est arrivé qu’un an plus tard en Europe et aux USA.
Julian - C’est vrai que c’est pesant. D’autant plus qu’on a terminé ce disque en 2004, ce qui signifie que pour nous il a déjà trois ans.
Kim - C’est comme si on reprenait tout à zéro à chaque fois. On a d’abord joué aux USA pour la sortie du disque là-bas début 2006, puis en Angleterre, où l’album est sorti au printemps, puis en Europe fin 2006, puis de nouveau aux USA pour la réédition du disque cette année… C’est un peu déstabilisant… En Australie, on va jouer devant des centaines de gens qui connaissent nos morceaux par coeur, et ce soir par exemple, on joue pour la première fois à Paris dans une salle grande comme ma cuisine (rires) Le contraste est vraiment brutal parfois.
Julian - Il faut dire aussi qu’on a commencé les Presets il y a plus de cinq ans maintenant, et qu’à l’époque, tous ces trucs comme MySpace, les blogs, ou des sites comme Pitchfork, n’existaient pas ou n’avaient pas l’importance qu’ils ont à l’heure actuelle. Je pense que si on démarrait le groupe aujourd’hui, les choses seraient différentes.
Kim - Cela dit, il ne faut pas non plus se leurrer, MySpace par exemple, ça ne touche qu’une toute petite quantité de gens. Les médias en parlent comme d’un truc révolutionnaire, mais ce n’est jamais qu’une putain de niche à hipsters, un site qui leur permet de trouver de quoi s’amuser pendant une semaine avant de le balancer et de passer à autre chose. Qu’est-ce que tu peux attendre d’un site sur lequel des filles t’envoient des photos de leurs seins pour te remercier de les avoir acceptées comme amies ? (rires)
J’ai entendu dire que le morceau-titre de Beams a été utilisé pour la cérémonie de clôture des Commonwealth Games à Melbourne.
Julian - Oui, c’est un truc complètement dingue.
Kim - En fait, c’est très simple et complètement surréaliste à la fois : le directeur musical de la cérémonie est tombé sur ce morceau, l’a aimé et a décidé de le faire jouer par l’Orchestre Symphonique de Melbourne (rires) C’était une surprise totale pour nous, mais aussi un vrai plaisir, parce que comme on le disait tout à l’heure, on a tous les deux fait le conservatoire, on a écouté, étudié et joué beaucoup de musique classique. Alors, voir un de nos morceaux interprété par un des plus prestigieux orchestres d’Australie c’était juste incroyable.
Julian - En plus, c’est un morceau qu’on ne joue jamais. J’avais presque fini par en oublier l’existence (rires)
Où en êtes-vous avec votre deuxième album ? Vous êtes retournées en studio en février, il me semble.
Kim - Oui, c’est exact, on a passé deux semaines en studio en février et on y retourne très bientôt. C’est vraiment jouissif, parce que ça fait deux ans qu’on tourne sur Beams et qu’on a vraiment envie de passer à autre chose. Mais en même temps, ça fait aussi deux ans qu’on a rien enregistré, hormis quelques remixes qu’on a fait pour d’autres groupes. On a donc énormément d’idées, énormément de trucs à structurer, à concrétiser, et on tient vraiment à prendre notre temps pour faire ça bien (rires) Là, on est de nouveau en tournée jusqu’à la rentrée mais on a vraiment hâte de s’y remettre.

THE PRESETS Cookie
(Extrait de Blow Up - Modular - 2003)
Et le clip de “Girl And The Sea” (extrait de Beams - Modular - 2005), LE morceau de synth-pop de ces cinq dernières années.
En concert le 30 juillet à Paris (avec Architecture In Helsinki et Art Of Fighting), aux Arènes de Montmartre (Rue Chappe dans le 18ème) dans le cadre de la Semaine Australienne du festival Quartiers d’été.

June 12th, 2007 at 12:21 pm
Je connaissais pas , interview sympa et surtout “Girl And The Sea” qui se rèvele être vraiment un morceau Pop très accrocheur. Merci
June 14th, 2007 at 3:45 pm
Ca me choque qu’ils fassent un pauvre concert à Paris dans le cadre d’une semaine australienne d’un festival. Leur musique mérite le Zénith.
June 16th, 2007 at 11:40 pm
“Are you the ooooone…”. Très sympa l’interview, pour un groupe qui mérite en effet une belle notoriété.