
En 1986, j’avais 10 ans. Et s’il y a bien un truc que je détestais quand j’avais 10 ans, c’était les bouquins de Marcel Pagnol. Ce délire moustaches fines et honneur de la famille saupoudré comme ça de conservatisme bonhomme et de noblesse des sentiments, ça me donnait juste envie de me rogner la face sur des anneaux de classeur ouverts. Tous les gamins trippaient dessus en plus… Faut dire, le concept en béton, l’air de rien : le mec c’était Michel Drucker, Devendra Banhart, Nicolas Sarkozy, Laurent Romejko et Fugazi à lui tout seul, quand même. Humanité, respect, humilité, goût du beau, valeurs d’en France et poil plissé. La garrigue, aime-la ou quitte-la, avec une bartavelle dans la musette et des rêves plein ta tête de branle-cul qui respire par la bouche, si possible. Mais si ça se trouve, Marcel Pagnol il existait même pas en fait. C’était juste un gugusse inventé pour que les gosses entrent en mode “Plan Epargne Retraite” dès la 6ème, tu vois ? La promesse des cigales, de la vieille pierre et du jarret de porc après 50 ans passés à vivre comme un veau. Mais un veau digne.
Sois rassuré, punk. En 1986, j’étais déjà sur la mauvaise voie.
Tu l’auras compris, Get The Curse t’impose une nouvelle rubrique. Le principe est simple : un top ten sur une année choisie sans raison, en pur random, pour toi, le jeune sans éducation. Pas de nostalgie, ni de cours d’histoire : les morceaux sont choisis en toute subjectivité, à toi de débrouiller avec, et de garder en mémoire que c’est “en explorant le passé qu’on crée l’avenir et qu’on évite de rester coincé dans le present”. Et si c’est Andrew Weatherall qui le dit, c’est que ça doit forcément être vrai.
DEPECHE MODE Breathing In Fumes listen
Extrait de Stripped (12″ - Mute)

Concours de bites chez les Hobbits, ça moshe sévère au dispensaire, à 10 ans fallait choisir son camp : Metallica ou Donjons & Dragons. J’étais parti pour m’acheter Master Of Puppets, je suis revenu avec Black Celebration, la pochette était noire, le titre était cool et ma vie était foutue. Inutile d’en faire des caisses : Depeche Mode est LE meilleur groupe de la galaxie, et leur cinquième album, s’il n’atteint pas le degré de perfection absolue de son prédécesseur (Some Great Reward), patate tranquille mais sévère, du tubesque morceau-titre (et son intro en forme de rip-off du “Halloween” de John Carpenter) à l’EBM light de “New Dress”. Et au milieu, il y a “Stripped”, total masterblast de pop-indus au final grandiloquent, et single imparable, accompagné en face B d’un dub carnassier retitré “Breathing In Fumes” qui est, de toute évidence, condamné à ne jamais vieillir.
NEW ORDER State Of The Nation listen
Extrait de State Of The Nation (12″ - Factory)

Pour être honnête, New Order a longtemps bénéficié, lui aussi, du titre de meilleur groupe de la galaxie. Mais ça, c’était avant qu’ils n’enregistrent le calamiteux Waiting For The Sirens Call et envoient Peter Hook s’humilier aux platines des meilleurs clubs de la planète. Rude constat quand on sait qu’à son meilleur, le groupe se payait le luxe de sortir des singles intouchables qu’il ne prenait même pas la peine d’inclure sur ses albums, comme l’incontournable “State Of The Nation”, sorti dans la foulée de Brotherhood.
KRAFTWERK Der Telefonanruf listen
Extrait de Electric Café (LP - EMI)

Soyons clairs, les êtres humains se divisent en deux catégories : les “Autobahn” et les “Boing Boom Tschak”. Et bien qu’étant foncièrement “Boing Boom Tschack”, c’est pourtant avec “Autobahn” que j’ai découvert Kraftwerk. Qui est immédiatement devenu, avec Tangerine Dream, un de mes pires cauchemars : l’incarnation du Mal fait musique, la punition par le vide, bref, un truc qui me fasait l’effet, à chaque écoute, d’un long voyage sous le cagnard à bord d’une CX où se serait entassée une famille de violeurs d’enfants avec du vomi plein les cheveux, écoutant à plein volume la météo marine sur une fréquence ondes courtes. Et il aura fallu de nombreuses années pour que je révise mon jugement, à l’écoute de The Man Machine, mais surtout d’Electric Café. Sans doute le disque le plus sous-estimé de Kraftwerk, point de fusion terminal entre le modernisme outré de l’electro-pop et la rigueur mécanique de l’indus, où se cache “Der Telefonanruf”, un des meilleurs morceaux du groupe.
THE SOURCE feat. CANDI STATON You Got The Love listen listen
Extrait de You Got The Love (12″ - Source)

Il est 4h du matin, vos enfants sont couverts de sang de porc et baisent avec des boucs sur le chemin de gravier qui mène à la concession funéraire que vous vous êtes payés avec l’argent de leurs études. Mais vous vous en foutez, parce que quand le DJ passe “You Got The Love”, plus rien n’existe autour de vous. Mais alors RIEN.
REVOLTING COCKS Attack Ships On Fire listen
Extrait de Big Sexy Land (LP - Wax Trax!)

Quand la nuit tombe sur la ville comme une pute Thaï jetée dans un silo à grains par son mac afin de lui faire comprendre que garder une partie de la recette du soir dans un des tiroirs de l’arrière-boutique de la pizzeria tenue par le meilleur ami de son cousin n’était pas nécessairement une bonne idée, tu aimerais livrer ton corps à la ruisselante obscurité d’un club tapissé de grillage et de néon où des punks mongoloïdes aux crêtes mauve-passion dansent à angle droit sur le “Attack Ships On Fire” des Revolting Cocks (projet indus-porn monté par Al Jourgensen de Ministry et Luc Van Acker et Richard 23 de Front 242). Mais dans une société sclérosée par ses tabous, tout ce que la nuit te promet c’est une bière tiède au Paris Paris. Heureusement, Get The Curse est là pour t’emmener faire la fête avec des cyborgs en masque à gaz faisant claquer leurs fouets-laser dans la moiteur d’un bunker de la Reichskommandatur où les basses rebondissent comme des balles de ping-pong en acier sur des parois de béton recouvertes de la sueur des impurs.
A SPLIT-SECOND Flesh listen
Extrait de Flesh (12″ - Antler)

Les Belges de A Split-Second ont beau faire partie de ces groupes dont la simple évocation provoque chez les Konstantin Von Neurath du bon-goût un lent ricanement condescendant ponctué d’une bonne bouffée de pipe, il n’en demeurent pas moins les responsables d’un des meilleurs tracks d’EBM Canal Historique jamais sortis : “Flesh”, tötal mekänik pillönnage dont le petit côté trancey fait toute la différence et lui a permis de devenir un classique des dancefloors les plus rudes, mais aussi un des morceaux-phares de la première vague New Beat… Á noter que “Flesh” ressortira deux ans plus tard dans une version remixée (en fait identique, mais pitchée à une vitesse largement supérieure), bien plus efficace, qui fera les beaux jours de l’Haçienda.
SEVERED HEADS Dead Eyes Opened (Remix Three) listen
Extrait de Dead Eyes Opened (12″ - Nettwerk)

Severed Heads est un des secrets les mieux gardés de la musique électronique. Un groupe Australien à la discographie longue comme une pute Thaï attachée entre deux 38 tonnes au moteur ronflant sous les lourdes semelles des deux hommes de main de son mac, caressant les accélérateurs en tirant avec introspection sur des Kool menthol dont la fumée s’évanouit au coeur des lourdes effluves de Drakkar Noir qu’ils diffusent dans leur périmètre d’action, afin de lui faire avouer l’identité de ces deux types en bomber vert nuit et imperméable 100% polyester avec qui elle échangeait quelques mots et une pleine enveloppe la veille, au Boston Tonton, le plus gros club zouk-love du Honduras, où, chaque soir, des centaines de gourgandines avides de cul et de vengeance se pressent afin d’assister au set du résident, le DJ Jack Facial, remplacé ce soir-là par l’énigmatique mais non moins talentueux Claude D’Azur. Severed Heads, donc, groupe honteusement sous-estimé, qui aurait largement eu sa place au panthéon electro-pop entre New Order et Art Of Noise, mais dont le nom est resté scandaleusement confidentiel. Une erreur à demi-réparée il y a quelques années, avec la réédition de Rotund For Success sur Les Temps Modernes, l’edit de “We Have Come To Bless This House” par les Glimmers, ou celui, plus connu, de “Dead Eyes Opened” par Joakim, utilisé par Ivan Smagghe sur Suck My Deck, et plus récemment, par Cut Copy sur leur mix pour Fabric. Comme chez Get The Curse on refuse la facilité et qu’on sait traîter le client avec classe et élégance, on ne te proposera ni cet edit (sorti en 2004 sur Kill The DJ), ni l’original (qui date de 1984), mais bien cette venimeuse version remixée de 1986.
MR FINGERS Washing Machine listen
Extrait de Washing Machine (12″ - Trax)

On sort le Lagarde & Michard de la musique de danse avec du lourd, du classique, un des morceaux les plus emblématiques du label Trax, “Washing Machine” de Mr Fingers. La prochaine fois que tu feras ton Judéen liberé des cachots devant la cabine du Rex en entendant l’intro du “Erotic Discourse” de Bobby Peru, repense à ce morceau et pose-toi des questions. Tu saisis ? Tu saisis le malaise ?
AGE OF CHANCE Kiss listen
Extrait de Kiss (12″ - Virgin)

1986, c’est l’année à laquelle sort Parade, un des plus mauvais albums de Prince, sur lequel figure paradoxalement un de ses plus gros tubes. “Kiss”, sucrerie aussi clinquante qu’inoffensive (comparée à “Dirty Mind” ou “Sign O’ The Times”), sera molestée dans la foulée par les Anglais de Age Of Chance, dont ce sera le seul coup d’éclat (je vous met au défi de trouver ne serait-ce que deux secondes de valables dans le reste de leur discographie). Á noter que le morceau a été samplé sur “Extreme Body”, un des titres du Kill Your Radio de David Carretta
KIM WILDE You Keep Me Hangin’ On listen
Extrait de You Keep Me Hangin’ On (12″ - MCA)

Passer 1986 en revue sans parler de Kim Wilde, c’est comme croiser David Douillet dans un hall de gare et ne pas en profiter pour lui mettre une balle dans le genou : ça ne se fait pas. Et si cette caisse claire inhumaine et ces key-string-hits décadents t’inconviennent tant ils semblent hurler “OUTRAGE”, dis-toi bien qu’à l’époque, Scarlett Johansson n’aurait pas tenu une seconde face à Kim.

May 2nd, 2007 at 2:15 am
superbe playlist, et puis le verbe de lelo me fait passer du rire aux pleurs en un clin d’oeil de pute thaï alors bien ouèj.
Ca faisait longtemps que je voulais écouter du Revolting Cocks en amateur de Richard 23 en tant qu’icone sous estimée de l’homo-érotisme militariste, veste en cuire et “gestapette” des 80ies, et j’aime ça.
Je ne connaissai pas ces faces b de Depeche et No, honte à moi. Bernard Sumner n’a jamais aussi bien chanté faux.
Belles découverte que A Split Second et Severed Head.
Perso j’ai toujours été Boing Boing Boom Tschak, The Telephone Call est une tuerie meme si mon préféré sur ce LP reste Sex Objekt! C’est un débat relativement vain mais je trouve que les robots se sont vraiment pas foulés sur cet album et que pour 86 ils auraient pu sortir un truc bcp plus fou. Mais c’est un très bel album tout de même!
Sinon You Got The Love c’est pas une reprise de Your Love par Jamie Principle sorti sur Persona aux USA et ZYX en Europe?! je préfère la prod originale…
May 2nd, 2007 at 10:16 am
lelo, c’est le meilleur au jeu du plaçage de mot dans une conversation, la preuve, dans son post, il sait placer une phrase du type: “il est 4h du matin, vos enfants sont couverts de sang de porc et baisent avec des boucs sur le chemin de gravier qui mène à la concession funéraire que vous vous êtes payés avec l’argent de leurs études”
jolie playlist anyway, je relance sur Kim Wilde mais puisque tu parles brièvement de masters of puppet, je tiens à dire que reign in blood de slayer m’a également sérieusement calmé
May 2nd, 2007 at 11:20 am
Ouais, il y en a quelques uns qui auraient mérité eux aussi quelques lignes, mais c’est toute la cruauté du top 10 !
En vrac :
*Arthur Russell - World Of Echo
*Slayer - Reign In Blood
*Public Image Limited - Album
*Big Black - Atomizer
*Severed Heads - Come Visit The Big Bigot
*Nick Cave And The Bad Seeds - Your Funeral… My Trial
*Coulourbox - Baby I Love You EP
Sinon, je crois effectivement que le The Source / Candi Staton est une reprise (tout comme le Kim wilde d’ailleurs).
May 2nd, 2007 at 12:15 pm
good job as usual lelo!
May 2nd, 2007 at 12:21 pm
je note quand même ton gout obsessionnel pour la pute thai dans tes textes
May 2nd, 2007 at 12:39 pm
Ce n’est pas une obsession : c’est une fresque.
Les prochains épisodes verront la pute thaï réduite en bouillie, démembrée, lâchée dans la cage des gorilles, prisonnière d’une bouteille de ketchup, transformée en pneu et directrice artistique chez Kitsuné, avant un revirement de situation qui la verra prendre sa revanche et arpenter les rues de Caracas afin de se venger de ses tortionnaires.
May 2nd, 2007 at 2:26 pm
lelo! lelo! lelo!
May 2nd, 2007 at 11:00 pm
Durant l’été 1986, à Brighton on écoutait les Smiths, Ultravox, New Order nous donnait l’espoire d’une angleterre meilleur… et Birthday Party et Joy Division et Kim Wilde evidemment
May 3rd, 2007 at 10:57 am
Claude D’Azur…
May 5th, 2007 at 2:08 pm
trés bon,le running gag sur les putes thai me font pisser d’rire.
Je retiens l’horrible et pourtant trés bonne cover de Prince et l’immortel ” ‘keep me hanging on”.
En 86 j’ai eu mes premieres demi molle sur le canapé familiale en mattant le clip “boys-boys-boys” de Sabrina filmé au camescope au Club Med d’Agadir ,avec un pic de 23 sur l’echelle de Richter quand elle paume son minuscule bikini pour laisser apparaitre au jeune puceaux qui font banquette le mercredi aprés midi entre Dorothée et le Top 50 une poitrine gorgé et des mamelons dilatés..
May 5th, 2007 at 5:46 pm
jolie playliste lelo
Go to the past, but look to the future, don’t get bogged down in the present
je croyais que j’etais le seul a avoir queblo sur cette phrase d’andy
May 7th, 2007 at 4:37 pm
En tout cas, j’essayerai de recaser la phrase “Ce n’est pas une obsession : c’est une fresque” dans le plus de conversations possibles.
May 8th, 2007 at 11:07 pm
bon mon lapin, faut qu’on cause!!! c’est qui ces putes thaï?????
^^
May 9th, 2007 at 12:12 am
QWAAA ???!! (une orthographe exagérée du mot “quoi” qui m’est restée du disciple de Léonard, grand précurseur du language SMS s’il en est)
“Parade” est sans conteste l’un des *meilleurs* albums de Prince !! “Some Great Reward” supérieur à “Black Celebration” ?? C’est tout bonnement impossible…
Je trade Mr. Fingers pour le “Your Love” de Jamie Principle, OK pour “Electric Café”, grave sous-estimé, OK pour Age Of Chance qui ont toujours été mauvais quoi qu’ils fassent, OK mention spéciale pour “Flesh” et “Breathing In Fumes”, mais 1986 sans parler du “Flaunt It” des Sigue Sigue Sputnik ou du “Licensed To Ill” des Beastie Boys, c’est inconcevable voire criminel !! Je demande réparation. Sinon, je ressors des morceaux de 1986 que tout le monde aurait bien voulu oublier…
Fra Lippo Lippi: “Shouldn’t Have To Be Like That”
Peter And The Wolf: “Peter And The Wolf”
et la touche qui fait mal:
J’ai nommé: Stéphanie: “Ouragan”
Ah, ca rigole plus là, hein ?… Tu vas voir pour 1987 si tu oublies le “Where Are You ?” de 16 Bit ou le “You’re Gonna Get Yours” de Public Enemy… :)
T.
May 9th, 2007 at 10:41 am
Encore un mot sur les putes thailandaise et clems n’ a plus qu’à trouver un autre promoteur.
merci / au revoir
May 9th, 2007 at 11:53 am
Topher, tu te laisses submerger par l’émotion ! Je ne peux cautionner Parade, c’est impossible.
Par contre, Jamie Principle aurait eu sa place, contrairement à License To Ill (que je ne peux plus écouter). Faute impardonnable pour Sigue Sigue Sputnik par contre (dont le chanteur avec son filet à provisions sur la tête avait pété la gueule à Phil Collins en studio), j’aurais bien mis Sex Bomb Boogie…
87 sans PE ? Mais pour qui me prends-tu ??!
Quand à la pute thaï, son décès sera annoncé par communiqué de presse sous huitaine.
Elle sera remplacée par Anne-So, stagiaire chez Kitsuné.
May 9th, 2007 at 12:57 pm
bande de vieux
May 9th, 2007 at 4:52 pm
:D
May 11th, 2007 at 2:15 pm
gros autosampling de la rétro Slayer dans Versuce, quand même … mais suffisamment de croustillantes trouvailles pour qu’on se sente porté à l’indulgence, sans savoir pourquoi - pasqu’on est mort de rire, peut-être ?
May 11th, 2007 at 7:14 pm
Reste attentif, je réutiliserai probablement celle du Famas, issue du même article, dans une prochaine playlist. Il y a des choses qu’on ne doit en aucun cas laisser mourir dans les cartons d’invendus !
May 15th, 2007 at 11:34 pm
honnêtement je crois que c’est un des meilleurs articles que j’ai jamais lu. tu as le meilleur humour du monde lelo.
May 22nd, 2007 at 11:33 am
aah, le famas, oui, je crois me rappeler que c’est une de celles pour quoi je n’avais pas réussi à retenir un gloussement stupide et béat
September 20th, 2007 at 9:53 pm
Washing machine, excellent par contre, merci aussi pour ce Depeche Mode de derrière les fagots (les quelques bribes gahanesques ne me feront pas penser que c’est un mauvais morceau) mais New Order, je n’ai jamais le début du commencement de leur succès, limite si les Pet Shop Boys ne sont pas meilleurs qu’eux… Et bravo pour cet rétrospective excellemment écrite !