En équilibre précaire sur le bord d’une falaise, jambes écartées et poing ganté d’une mitaine cuir pleine peau à clous, levé comme une antenne de justice défiant le cosmique, le visage noyé par les dernières lueurs d’un couchant déchiré par des guitares jaune banane imitant le hénissement du mustang, le jeune aime à montrer son incompréhension d’une société qui a déposé les armes sans résistance aucune devant le courbeur à cils électrique mais continue à ignorer avec la plus rigoriste crânerie sa démo 3 titres de rub-a-dub ghetto-tech.

Le jeune est parfois un brin excessif, il faut le reconnaître.

Enfin, il est surtout d’une mauvaise foi aussi scandaleuse qu’éhontée, parce que ce qui l’ennuie en vérité, c’est que 2007 ait placé d’entrée de jeu le niveau d’excellence très, mais alors très haut. Une année lancée depuis quatre mois à peine et déjà tous les symptomes d’une race vigoureuse, brutale, excessive. En clair, tu vas prendre cher, pourriture. Et au vu des sommets atteints sur Chromophobia, le premier album de Gui Boratto, j’ai presque envie de dire que l’affaire est déjà pliée.
Certes, une élocution homérique pleine de drame et d’emphase eut été tentante (hermano des favelas aux milles sourires de pluie, des calles de Tegucigalpa au Golfe de Fonseca, mille boubous aux couleurs de paradis, mes couilles en flamme pour un morceau de lune, du coeur du corps de la terre aux fils du ciel and back again, Bernard Lavilliers j’écris ton nom), mais ayant les lourdes sentences cérémoniales en horreur, je me contenterai simplement de dire qu’on a ici affaire à la plus chaude merde jamais sortie à ce jour dans la catégorie Untouchable God-Like Micro-Balearic Sludgefeast.
Pourtant, la partie était loin d’être gagnée, car si le brésilien a fait preuve en deux ans à peine d’une prolificité rare (une dizaine de maxis, le double de remixes), force est de reconnaître que, si l’on excepte un “Arquipelago” d’anthologie en 2005 et le sublimissime “Like You” l’an dernier, la qualité de ses productions était des plus aléatoires. Mais Chromophobia prouve sans conteste aucun que Boratto fait bel et bien partie aujourd’hui des tous meilleurs producteurs du genre. Pas une seconde à jeter sur ces 13 titres où aucun de ses éclats passés ne vient servir de béquille (on notera tout de même la présence de l’excellent “Gate 7″, paru en maxi quelques mois avant l’album) laissant pour le coup le champ libre aux écarts de style, des ambitieux “Shebang” et “Chromophobia”, véritables illusions sonores reposant sur des boucles tournant à des vitesses différentes (la tonalité des morceaux changeant complètement en fonction de la section sur laquelle on focalise son attention), aux tubesques “Xilo” et “Beautiful Life”, exposant clairement des influences (New Order, Cure, My Bloody Valentine) que Boratto n’avait jusqu’à présent que très partiellement dévoilé. Et l’album terminé (sur un morceau au titre en forme de clin d’oeil évident, “The Verdict”) le constat est sans appel : 70 minutes et 47 secondes de pure saudade extatique à son point d’orfèvrerie le plus irréprochable.

Bref, c’est tout simplement énorme, et quand c’est énorme, le peuple exige des explications en place publique, à poil, live, devant tout le monde et nous, vois-tu, eh bien nous les lui donnons : interview avec Gui Boratto.

Les gens ne te connaissent que depuis quelques années, pourtant tu as commencé ton parcours il y a presque 20 ans maintenant, en tant qu’ingénieur du son et producteur.

Oui, je travaillais dans un studio qui appartenait à une petite maison de disques brésilienne. J’étais très jeune à l’époque, j’apprenais le métier d’ingénieur du son, et, chemin faisant, des compagnies comme EMI ou BMG ont commencé à faire appel à moi en tant que producteur. C’est comme ça que je me suis retrouvé à mixer et produire des gens comme Garth Brooks ou, plus récemment, Manu Chao. J’ai toujours été passionné par la musique électronique mais, comme mon travail de producteur me prenait énormément de temps, je ne pouvais pas vraiment m’y consacrer sérieusement et prendre le temps d’envoyer mes démos aux labels, ce genre de choses. Et puis en 2004, on m’a demandé de participer au disque de remixes de la bande originale de La Cité De Dieu, le film de Fernando Meirelles, et ça a été le déclic. Là, je me suis dit qu’il était temps que je me mette vraiment à bosser sur ma musique. Et mes deux premiers maxis, Twiggy et Sunrise, sont sortis quelques mois plus tard, sur Circle et Plastic City.

Ton troisième maxi Arquipelago sort dans la foulée sur Kompakt et devient un des morceaux phares de l’année 2005.

En fait, j’avais envoyé les deux titres du EP, “Arquipelago” et “Symmetria” à JK de Plastic City en pensant qu’il serait intéressé, vu qu’il avait sorti Sunrise, mon précédent maxi. Mais les morceaux ne lui ont pas plu, il les trouvait trop lents et pensait qu’ils dénoteraient beaucoup trop avec les autres disques du label. Je les ai alors envoyé à Klang, Cocoon et Kompakt, des labels dont le son me semblait plus en rapport avec celui d’Arquipelago, et Michael Mayer de Kompakt a été le premier à me contacter. Il avait adoré le morceau, était très enthousiaste, et voulait le sortir immédiatement. Le disque a rencontré un succès inespéré, il s’est vendu à 6000 exemplaires ce qui est vraiment énorme pour un 12″… JK de Plastic City ne s’en est jamais vraiment remis. Il n’arrêtait pas de se demander comment il avait fait pour passer à côté d’un truc pareil (rires). J’ai sorti un second maxi chez eux l’an dernier (It’s Majik) et on m’a dit que cette histoire l’avait tellement miné qu’il avait fini par quitter le label… C’est assez fou comme histoire.

Comment as-tu réagi à ce succès ?

J’ai joué à un moment dans un groupe au Brésil, un truc assez mainstream, avec lequel on avait rencontré un assez gros succès, mais là, c’est très différent… Les choses dans le milieu de la musique électronique sont beaucoup plus simples à ce niveau. Je partage souvent l’affiche avec des gens beaucoup plus connus que moi, qui vont venir me parler, me dire qu’ils aiment ce que je fais et avec qui je vais passer la soirée à discuter. Pareil pour le public. Bien sûr, aujourd’hui, je me retrouve à jouer parfois dans des endroits immenses, devant des centaines et des centaines de gens, mais j’adore ça, parce que le rapport et là encore, complètement différent. Quand tu es derrière tes machines, surtout si en plus, comme moi, tu es assez timide, ton image s’efface complètement derrière ta musique, et tu ne peux compter que sur elle. Il n’y a qu’une chose que j’ai encore un peu de mal à gérer, c’est le fait que je sois autant sollicité. Je tourne sans arrêt depuis l’an dernier et j’ai une femme et des enfants qui me manquent, forcément.

Justement, sur scène, comment ça se passe ? Tu ne fais que du live il me semble.

Oui, uniquement du live, je ne fais jamais de DJ set. Mon set est complètement différent chaque soir. Je ne sais jamais à l’avance ce que je vais jouer, j’improvise tout sur place, en fonction du lieu, de l’ambiance, du public… L’autre soir, par exemple, à Lisbonne, j’ai joué pendant 2h30, avec notamment deux ou trois titres que j’ai étiré sur plus de 20mn, et un très très long break, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. Parfois, je me dis qu’il faudrait que j’enregistre tout ça systématiquement parce que je ne me souviens pas toujours de ce que j’ai fait (rires).

Tu réalises que Chromophobia est un des albums electro les plus attendus de 2007 ?

Non, justement (rires). Beaucoup de gens me le disent, mais tout s’est passé si naturellement que je n’ai, à aucun moment, ressenti cette attente, cette pression… Quand on a parlé pour la première fois de l’album avec Wolfgang de Kompakt, en juin dernier, la première chose qu’il m’a dit c’est “Gui, prends ton temps, on n’est pas pressés, fais les choses à ton rythme”. Et c’est ce que j’ai fait. Ca m’a permis notamment de laisser le projet de côté pendant plusieurs semaines à des moments où c’était nécessaire. Je crois que c’est quelque chose d’important quand tu fais un disque, le fait de lâcher prise… Soit pour en sortir momentanément et te consacrer à autre chose pour y revenir plus tard, avec un regard différent, mais aussi pour le terminer, tout simplement. Un album, ce n’est jamais fini, tu as toujours quelque chose à ajouter, à améliorer. Il faut savoir abandonner, et ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile.

D’où vient ce titre, Chromophobia ?

A la base, c’est le nom d’une maladie, un état dépressif très profond provoqué par une peur morbide des couleurs. Mais je ne l’ai pas vraiment choisi pour ce sens là. C’est aussi un terme qui a été utilisé par certains architectes modernes du début du XXème Siècle, comme Oscar Niemeyer, pour exprimer leur volonté d’aller vers les formes les plus brutes, les épurées qu’il soit, et revendiquer en quelque sorte leur peur du détail.

Tu avais une idée précise de ce que tu voulais faire avec Chromophobia quand tu as commencé à travailler dessus ?

Je voulais que ce soit un véritable album, très construit, avec différents mouvements… Tout le contraire d’une bête compilation de tracks dancefloor, en fait. C’est d’ailleurs pour ça que sur 13 morceaux, il n’y en qu’un seul qui provienne d’un de mes maxis précédents (”Gate 7″). C’est un disque assez lent, qui est du coup, principalement destiné à une écoute domestique. Tu peux danser dessus aussi, bien sûr, mais ce n’est pas le but, contrairement aux maxis.

Quelle est la chose que tu as réalisé dont tu es le plus fier depuis que tu as décidé de te consacrer à ta propre musique ?

Fier, je ne sais pas si c’est le mot, mais… Je dirais le fait d’avoir eu le courage d’assumer et d’imposer ma musique, dans un pays, le Brésil, où l’electro ne se conçoit que de la manière très rapide et très tapageuse. C’était une prise de risque par rapport à cela, mais aussi par rapport à moi même, parce que sur mes deux premiers maxis, j’avais encore le cul entre deux chaises, je n’osais pas aller à fond dans ce que j’avais vraiment envie de faire. Ce n’est qu’avec Arquipelago que j’ai pu perdre tous les complexes que j’avais à ce niveau.

Qu’en est-il justement de la scène electro au Brésil à l’heure actuelle ?

Les choses ont pas mal évolué ces deux dernières années. On commence enfin à entendre des choses un peu plus risquées et à passer sous la barre des 140bpm (rires). A Sao Paulo, par exemple, on a une très bonne scène qui s’est mise en place et qui marche plutôt bien, ce qui n’est pas évident au Brésil, puisque, contrairement à vous, on ne fait pas de soirées que le week-end, mais toute la semaine (rires). Il y a quelques jours, je suis allé voir Luciano mixer, un mardi soir, et c’était noir de monde, les gens étaient fous. Il y a quelques années encore, ça aurait été impensable de voir autant de gens et une telle réaction pour un DJ aussi pointu que lui.

12 Responses to “Gui Boratto - Kompakt / K2”

  1. #1 cam says:

    oula cé du gros cette interview! j’ai vu un de ses live au rex en juin dernier (avec tekel), cétait bien cool et son live collais bien à l’ambiance de la salle (à moitié remplie!).

    faudrai que j’écoute cet album…

  2. #2 clems says:

    apparemment l’album l’a carrément fait rentrer dans une nouvelle dimension, il y a un paquet de gens qui disent l’adorer.

  3. #3 oli says:

    au risque de te paraître familier, clément, je n’ai pas compris ton commentaire.

    sinon, encore une fois un post qui pèse de la part de Lelo! En tous cas ça donne sacrément envie de jeter une oreille sur l’album.

  4. #4 clems says:

    bien fait pour ta gueule, j’ai édité comme ça c’est toi qui a l’air bête ihih

  5. #5 supachik says:

    j’ai bien aimé deux trois titres pas mal sur chromophobia. ses nappes sont assez tolerables :)

  6. #6 cam says:

    bon j’ai écouté et éffectivement il est pas mal… tout est super fin bien posé avec de bonne nappes (parfois que dans les basses), ya de bonnes ambiances… j’aime bien.

  7. #7 Ed says:

    Chouette interview.

    J’ai un peu zappe son LP en me disant justement qu’il allait etre comme celui de Hug, une simple compile de titres dancefloor, mais qu’en j’y pense c’est vrai qu’il a des track beaux et sensibles dessus. Faudrait peut etre que je le remette sur mon iPod :D

  8. #8 Tom says:

    Très bonne interview, interressante ;)

    En écoutant “Xylo” qui possède un fort potentiel mélodieux, on se dit que le monsieur ne se cantonne pas qu’au titre dancefloor et c’est ca qui est cool :)

  9. #9 crügal says:

    Je voudrais remercier lelo de nous avoir donné des nouvelles de bernard lavilliers par gui boratto interposé. franchement j’apprecie. On note egalement une perçée de la thematique mustang, cette année. En effet, nous retrouvons cette allegorie dans les derniers post de Lelo, mais egalement Ed. Sans oublier qu’il s’agit egalement d’un pseudo d’Oli.
    le poney grandit …
    c’est l’heure des premières ejaculations nocturnes dans le grand canyon, les amis !

    A noter également:
    Hasui ( Gui boratto remix ) / Guy J & Sahar Z
    maxi pas tres tres mediatisé mais tres cinématographique.
    Des dizaines de chevaux sauvages gambadant dans la savane camarguaise, piétinant discretement Oncle Ben’s
    Néo-réalisme Citroën …

  10. #10 Maxence says:

    “Une année lancée depuis quatre mois à peine et déjà tous les symptomes d’une race vigoureuse, brutale, excessive. En clair, tu vas prendre cher, pourriture.”

    J’adore Lelo ! Putain, ça c’est de l’écriture ! En effet, 2007 porte en elle “déjà tous les symptomes d’une race vigoureuse, brutale, excessive”, en musique comme en critique on dirait ! Bravo !

  11. #11 Al-Maeler-Son says:

    Gui Boratto: Chromophobia…

    Un futur mégahit: “Beautiful Life”. C’est une oeuvre house-dance apte à mettre Ibiza en feu, complètement irrésistible bien entendu! Elle ne donne pourtant qu’un aperçu qui n’étale pas la palette de couleurs de Gui …

  12. #12 mistk says:

    gui gui et cardini à la scala le 7 mai :d

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