
Si l’Histoire ne sait pas encore quel sort réserver à LCD Soundsystem, groupe aux sommets flamboyants (”Losing My Edge”, “Yeah”) mais au premier album bien trop inégal pour lui assurer l’intronisation directe au panthéon du disco-punk, elle a en revanche déjà réservé un chapitre entier à sa tête pensante, James Murphy. Un loser parmi les autres dans la filandreuse scène hardcore-punk US qui donnera naissance, sans vraiment le vouloir, à une des plus grosses machines à danser de la planète : DFA, studio et label qu’on a plus vraiment besoin de présenter. A l’occasion de la sortie du surprenant Sound Of Silver, James Murphy fait repasser à LCD Soundsystem un nouvel entretien pour une place de choix dans le Grand Livre du Zouk.
Interview à paraître dans Versus #11.
Avant de parler du nouvel album, je voulais revenir sur “45 : 33″, le morceau que tu as composé pour Nike l’an dernier. C’est arrivé comment ?
Ca faisait un moment que j’avais envie de faire un morceau très long. J’avais adoré “E2-E4″ de Manuel Göttsching (titre de 25 minutes sorti en 2005 sur le label MG.ART, fruit d’une collaboration entre Manuel Göttshing, guitariste de Ash Ra Tempel et l’ensemble contemporain allemand Zeitkratzer), et j’avais cette idée en tête depuis. Mais je me disais que si je me lançais dans un truc pareil, il me serait difficile de le proposer ensuite à EMI, vu qu’ils seraient incapables de le commercialiser. Et puis Nike m’a proposé cette collaboration, et ma première réaction a évidemment été de refuser, parce que je n’aime pas beaucoup Nike et qu’il était hors de question qu’ils se fassent de la pub sur mon dos. Mais quand j’ai eu plus de détails sur le projet, ça m’a intéressé, d’une part parce que je gardais les droits du morceau, mais surtout parce que c’était l’occasion de faire un titre disco de 45 minutes diffusé à grande échelle, ce qui est complètement surréaliste (rires).
Ce n’est pas une occasion qui se présente tous les jours à un niveau aussi mainstream.
Non. C’était plutôt inespéré et assez fou. Surtout que, même si j’avais cette idée depuis un moment, je ne l’aurais probablement jamais concrétisée sans ce projet, vu que c’est un exercice qui ne t’impose aucune limite et sur lequel tu peux passer toute une vie. Là, je m’étais engagé et j’avais une deadline, ça facilitait les choses.
Il me semble que les gens de chez Nike t’ont en plus donné certaines directives.
Oui. Ils voulaient un morceau qui puisse accompagner un jogger sur 45 minutes de course. Ils voulaient donc 7 minutes d’échauffement, 7 minutes de stabilisation, quelques pics… Ce qui m’a donné une base relativement solide pour structurer le morceau.
Est-ce que tu t’es également imposé des règles pour Sound Of Silver ?
En fait, oui. D’abord, je voulais me limiter à neuf morceaux, et puis je voulais aussi qu’il y ait plus de détails dans la production, qu’elle soit plus dense que celle du premier LP. Sur les maxis, les remixes qu’on fait avec DFA, la production est abordée de cette manière, avec un souci permanent du détail. Mais sur le premier album, on s’était principalement concentré sur les morceaux, la production était plus classique.
En tout cas, ce qui semble évident sur Sound Of Silver, c’est que vous avez visiblement cherché à vos aventurer hors de votre zone de confort.
Oui, complètement. S’éloigner de ce qu’on avait crée, et du son dans lequel on s’était enfermés malgré nous. “45 : 33″ m’a beaucoup aidé dans ce sens. Ce projet m’a permis de remettre totalement en question mes techniques d’enregistrement, au niveau des vocaux notamment.
Il y a quelques mois, dans une interview où on te posait une questions sur ton expérience avec les majors, tu as dit que les grosses compagnies avaient plus à voir avec M*A*S*H qu’avec un quelconque “empire du mal”.
(Rires) Oui, j’ai fait cette interview juste avant une grosse réunion chez Capitol et ils étaient là “wow, alors raconte, tu es dans l’antre de Satan ?” et j’ai répondu que c’était loin d’être la réalité. Les gens ont cette image des majors toutes puissantes, de types sournois en costard-cravate, avides d’argent et de pouvoir, alors que c’est juste un ramassis de paumés. La moitié de ces gars ne savent pas vraiment ce qu’ils font là (rires). Ils ne sont au courant de rien, ils passent leur journées à brasser du vent, à courir dans tous les sens sans savoir où ils vont ni ce qu’ils font, comme dans n’importe quelle autre grosse compagnie. C’est comme sur un plateau de télévision. Tu connais ce show qu’on a aux USA, “Cop Rock” ? C’est une émission avec des flics qui chantent (rires). Tu vois le problème ? Pas une seconde ils ne se posent de questions sur ce qu’ils sont en train de faire. Je suis donc allé à cette réunion avec les grosses huiles de Capitol, et tout ce que j’ai vu, ce sont ces types qui te sortaient des trucs complètement idiots du genre “hmm, alors on va essayer d’avoir des passages radios”, et toi tu es là “alors c’est ça ? C’est ça la putain de réunion ?” (rires). Tu t’attends à un passage secret cachant une armée de cyborgs qui décident de ta vie sur des ordinateurs ultra-sophistiqués, mais tout ce qu’il y a en réalité, c’est juste une bande de mecs à la rue (rires).
On a d’ailleurs souvent pu constater à quel point il peut être facile de déjouer le système des majors, de s’en servir pour le retourner contre elles. Par exemple, il y a une dizaine d’années, quelques mois avant la sortie de son premier album solo, 4AD avait mis en vente un single de Frank Black en France pendant une seule journée. Du coup, le disque s’est retrouvé numéro un des ventes cette semaine-là.
(Rires) C’est vrai ?? Putain, c’est génial. C’est marrant que tu m’en parles, parce que c’est une de mes grands lubies ! Je me suis toujours dit que ce serait énorme de se retrouver en haut des charts avec un plan comme ça, en mettant notre album en vente pendant une semaine seulement… J’adore cette idée parce que tout ça est tellement stupide… Les tentatives des labels pour manipuler les gens et forcer leurs ventes sont tellement débiles ! “On devrait leur offrir…un sticker !” (rires). Mais je ne veux pas que les gens qui achètent mon disque l’achètent à cause d’un foutu sticker ! Je veux qu’ils l’achètent parce qu’ils ont envie de l’acheter, et s’ils n’ont pas envie de l’acheter, ça m’est égal ! Ca ne sert à rien de mentir. Si tu veux qu’un disque soit au sommet des charts, dis-le directement aux gens ! Et puisque les disques qui squattent le haut des classements ne doivent leurs places qu’à des ventes concentrées sur une semaine, alors ne vendons notre album que durant une semaine (rires). Ca me semble important de montrer aux gens comment marche ce business, parce que, de cette manière, tu leur montre aussi à quel point c’est absurde et à quel point il est facile de démanteler toute cette industrie poussiéreuse et sans imagination.
Il y a deux morceaux sur Sound Of Silver où tu fais référence à ta ville et ton pays (”New York I Love You But You’re Bringing Me Down” et “North American Scum”). Tu peux nous en parler ?
Je ne sais pas (rires). “New York I Love You” est une chanson d’amour dérangée… et “North American Scum” est…juste…disons…drôle (rires). J’ai toujours un peu peur de parler de ces morceaux en interview, “North American Scum” surtout… Tu sais, aux USA, pas mal de gens me détestent parce qu’ils pensent que je suis anti-américain, ce qui est totalement faux, et quand je viens ici, tout le monde semble être excité et amusé par le fait que je sois très critique envers mon pays, alors que je ne le suis pas (rires). En Europe, les gens vont me dire “tu n’es pas vraiment Américain” en pensant qu’ils me font une sorte de compliment, mais je ne le prends pas comme un compliment du tout, je trouve même ça plutôt insultant. Ils me font “mais New York ce n’est pas vraiment les USA, c’est une ville très Européenne”. Alors qu’il n’y a pas plus Américain que New York ! C’est la ville la plus importante des USA, c’est là où se trouve tout l’argent du pays ! (rires). Les gens en Europe aiment voir les USA comme un pays de rednecks arrièrés, alors quand un truc bien débarque des USA, ils vont te dire “ce n’est pas vraiment Américain” et je trouve ça très gênant. Moi, je ne viens pas de New York, je suis originaire du New Jersey à la base, et il n’y a rien de plus idiot, rural et banlieusard que le New Jersey (rires) ! C’est comme si on te disait “tu n’es pas vraiment Français puisque tu es très sympa” (rires). C’est tellement débile… Du coup, je pense que c’est un morceau qui, au final, en dira plus sur ce que pensent les gens qui l’écoutent que sur ce que je pense moi (rires). Et cette idée m’amuse beaucoup… J’aime bien le titre aussi. “North American”, c’est en référence à cette relation qu’on a avec les Canadiens. Les Canadiens, quand quelque chose de bien arrive des USA, vont dire que c’est “Nord-Américain” (rires). Mais si c’est mauvais, alors ils diront que ça “vient des USA” (rires). J’adore les Canadiens. Tu vois, ils ont les meilleurs comiques, parce qu’ils sont dans une situation tellement dingue… Ils vivent dans un pays gigantesque mais complètement vide, et ils vivent exactement comme des américains même si ils ne sont pas américains… Alors, d’un coté ils ont ce sentiment d’infériorité face à la toute-puissance des USA, mais d’un autre côté ils ont la position idéale pour nous observer, nous comprendre et se moquer de nous (rires). Ils arrivent à nous cerner à la perfection.
J’avais un ami Canadien qui était en France pour un an, et en 15 jours à peine, il avait capté tous les travers des français : ils s’arrêtent en plein milieu de la rue, ils emmènent leur chien au restaurant, etc.
(Rires) Voilà, c’est exactement ça ! Cela dit, j’emmène mon chien au restaurant aussi (rires). Tiens, regarde, c’est mon chien (il me montre une photo sur son portable). C’est un bouledogue français, la plus belle chose au monde ! Il me rend tellement heureux…
Tu as souvent dit que tu n’as vraiment commencé à te sentir heureux qu’à partir de 30 ans.
Oui, vers 28 ou 29 ans pour être exact. Avant ça, ma vie était un vrai désastre, j’étais juste un attardé (rires). J’ai joué dans un tas de groupes punk/hardcore, j’étais roadie, ingé-son, j’étais snob, coincé, imbuvable, complètement flippé… Je crois qu’il faut du temps pour te sentir à l’aise avec toi-même, accepter ce que tu es. Il faut que tu lâches prise à un certain moment (rires). Et ça m’a pris pas mal de temps… J’ai compris qu’il fallait que je dépense mon énergie à faire des choses plutôt qu’à essayer de me faire accepter.
Pour revenir au disque, tu as annoncé que, contrairement à ceux du premier album, tu réaliserais toi-même tous les remixes des morceaux de Sound Of Silver.
Non, ce n’est pas exactement ça. Comment t’expliquer ? Je suis très fier de tout ce qu’on a fait jusqu’à présent avec DFA, mais je sais aussi que c’est un peu à cause de nous si, aujourd’hui, le moindre groupe de rock à la con fait remixer chacun de ses singles, et je ne pense pas que ce soit une si bonne idée que ça. Sound Of Silver n’est pas un album dance. On peut danser dessus, mais ce n’est pas à proprement parler de la dance music. J’ai un background dance, alors forcément ça se traduit d’une certaine manière sur le disque, mais j’ai aussi un background punk et ça se traduit également sur les morceaux de Sound Of Silver, sans pour autant que tu puisses les qualifier de punk, tu vois ? Alors plutôt que de sortir des maxis prétextes à une série de remixes, j’ai préferé pour cet album proposer de sortir de vrais maxis, avec de nouveaux morceaux totalement construits et pensés pour le format 12”.
Puisqu’on parle de maxis, quelles sont les prévisions pour DFA en 2007 ?
Là, je vais mixer l’album de Prinzhorn Dance School, qui sortira dans le courant de l’année. Il y aura également des maxis des Shocking Pinks et de Hockey Night, mais les deux sorties qui m’excitent le plus, c’est le maxi de Hercules And Love Affair, qui est le projet d’Andrew Butler sur lequel chante Antony de Antony And The Johnsons, c’est un mélange entre Arthur Russell et de la pure house old-school façon Inner City mais avec un son très moderne, et puis un split 12″ Shit Robot / The Juan Maclean qui est une pure tuerie.

March 11th, 2007 at 9:57 pm
lelo, tes interviews sont vraiment excellentes
March 12th, 2007 at 1:10 pm
Merci ;o)
Et tant mieux, parce qu’il y’en a pas mal d’autres qui arrivent (Black Strobe, !!!, Franz & Shape, Gui Boratto, Andrew Weatherall…)
March 12th, 2007 at 1:27 pm
c’est vrai que dit comme ça, j’ai un peu la gaule
March 12th, 2007 at 2:36 pm
j’avoue il met la pression lelo !
March 12th, 2007 at 4:08 pm
bon ben moi j’en peux plus
March 14th, 2007 at 6:50 pm
Sympa effectivement l’itw,
j’adopte tout de suite cette phrase fantastique que je ressortirai en soirée à la première occase :
“regarde, c’est mon chien… c’est un bouledogue français, la plus belle chose au monde ! Il me rend tellement heureux…”
March 23rd, 2007 at 12:17 pm
Moi c’est celle là que je retiens : “Les gens ont cette image des majors toutes puissantes, de types sournois en costard-cravate, avides d’argent et de pouvoir, alors que c’est juste un ramassis de paumés.”
Trop vrai ! Il suffit de bosser avec ce milieu (pas “dans” dieu merci) pour s’en rendre compte…
June 25th, 2007 at 9:55 am
Force est de reconnaitre que tu sais manier une interview Môssieu !
Cela fait plaisir ; on en a soupé des entretiens à la Drucker ou à la je-te-cire-le -pompes-ou-bien-je-te-sers-la-soupe ?
Chapeau donc…