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Cette histoire de famille dysfonctionnelle avait aiguisé notre curiosité. De même que ce mix à 4 mains, sorte de néo electro lounge à la sauce Pulp nous faisait saliver depuis quelques mois. Pas déçu du résultat, il était donc naturel que Chloé vienne nous expliquer un peu plus en détails de quoi il retourne.

Beats cassés, mix sinueux et dancefloors désenchantés. C’est ce dont il est question dans cette interview…

D’où vous est venu cette idée de faire une compilation ensemble ?

C’est venu assez naturellement en fait. Ça vient déjà du fait qu’on mixe tous les deux au Pulp depuis longtemps, qu’on fait partie du même crew Kill The Dj et qu’on joue à beaucoup de soirées ensemble. A un moment, on a même cru que j’étais la femme d’Ivan Smagghe ! Je ne peux pas te dire pourquoi mais c’est arrivé plusieurs fois que des mecs viennent me voir en étant persuadé de ça. Du coup, on a commencé à délirer autour de ça et cette compil, c’est devenu aussi un clin d’œil par rapport à ça.

Sur la pochette, vous avez joué à fond le concept ambivalence…

Oui, l’idée c’était de jouer sur les genres. On s’est dit que tant qu’à faire des pochettes, autant en faire une qui veut dire quelque chose et pas juste une pochette type musique électronique. De toute façon, c’est comme pour le mix, on s’est vraiment permis de faire ce qu’on voulait.

Justement, quelle était la ligne directrice pour ce mix ?

On voulait se faire plaisir sans entrer dans une catégorie précise. C’était ça l’idée du début à la fin : de la pochette au mix, celle de ne pas avoir d’étiquette.

A travers la pochette, on a voulu un peu brouiller les pistes, sans non plus rentrer dans l’histoire du déguisement X. On suivait plus l’idée de « confusion » … Pour le mix c’était pareil. On aime plein de choses, des morceaux dancefloor, des morceaux plus lents qu’on peut écouter chez soi ou en début de soirée et on a voulu mélanger tout ça. D’où le titre de la compilation, « The Dysfunctional Family”, la famille dysfonctionnelle.

Sachant que vous arrivez chacun avec vos styles et vos influences, comment avez-vous fonctionné pour réussir à marier vos deux univers dans une seule et même compilation?

Je crois que là où on se retrouve pas mal, c’est dans le fait qu’on n’est pas enfermé dans un même style. On fait partie de ces gens qui aiment pleins de choses, qui cherchent. En ce moment, il y a la vague minimale en France dans des milieux underground, alors tout le monde va s’y mettre.
Il faut bien que la presse définisse les styles mais finalement ça n’est qu’une étiquette de plus pour désigner de la techno. Il y a 3 ans, on parlait beaucoup d’electroclash et puis c’est passé. Tout ça ce sont des étiquettes.
En ce qui me concerne, il y a des sonorités que j’aime bien et je peux jouer des disques de minimal comme d’electro mais je ne me considère pas comme un Dj de « minimal » ou d’ « electro ». Et pour Ivan, c’est pareil j’imagine. Ne serait-ce que par les émissions qu’il a faites dans pour radio Nova où il a prouvé qu’il avait une grande ouverture d’esprit. De mon côté, j’ai toujours été une grande collectionneuse de disques et pas forcément d’électronique. A l’étranger, j’adore aller dans les boutiques de disques tout styles confondus. C’est une grande source d’inspiration pour moi.

Surtout que la musique électronique a ce coté aliénant…

Totalement. C’est pour ça que dans mes productions, j’aime aussi sortir du schéma purement club pour expérimenter d’autres choses.
(NB : revenant sur les étiquettes collées au dj) Ca me saoule un peu ces histoires d’étiquettes, ça se fait vachement plus en France que n’importe où ailleurs bizarrement. On a besoin de mettre des étiquettes sur les gens, sur les choses, sur des situations.

Tu ne penses pas que c’est du au fait que le public français est un peu moins connaisseur que le public allemand par exemple ? Du coup, il a besoin des étiquettes pour avoir des repères.

C’est très possible mais en même temps, il existe maintenant toute une vague de gens qui fréquentent les clubs et qui sont hyper connaisseurs des productions qui sortent : aujourd hui beaucoup de jeunes achètent des vinyles ; du coup ils savent exactement qui est le guest même si c est la première fois qu il est invité. Ils savent exactement ce qu’il joue, quel est son parcours etc. Tout ceci n’existait pas avant. Avant les gens venaient en club pour l’ambiance, il y avait des Djs qui étaient les résidents et qui revenaient régulièrement avec quelques invités mais ça ne faisait pas se mobiliser les gens pour les mêmes raisons. Je me souviens quand j’ai joué avec Trentemoeller, il y a 6 mois à l’Elysée Montmartre. Ils venaient pour la première fois en France et il y avait énormément de gens au premier rang qui connaissaient tout ses « hits underground » !

C’est vrai qu’avec la culture du téléchargement, le public est nettement plus connaisseur et averti. Comment toi tu fais tu pour garder malgré tout une longueur d’avance ?

C’est sur que je n’aime pas jouer le disque que tout le monde va jouer bien que ça puisse arriver et dans ces cas là je me débrouille pour ne pas le jouer trop longtemps. Après ce qui est important, c’est de réussir à avoir son propre style. Ca passe par une sélection différente afin de s’approprier la musique et de la rendre sienne. Je cherche sans arrêt des nouveaux disques. Ca tient parfois au hasard mais surtout, je me tiens au courant régulièrement de ce qui sort et vais très souvent chez les disquaires. Le truc, c’est d’être très fréquent dans ses recherches. Ça m’arrive aussi de passer des soirées entières à écouter des nouveautés mais pas forcément uniquement de la musique club de vinyl, j’aime aussi fouiller dans Itunes par exemple. Après, il se trouve qu’on a toujours des copains qui t’envoient leurs disques pour les jouer et quand ton copain s’appelle Tiga ou Sasha Funke et qu’il t’envoie ses disques avant tout le monde, c’est cool!

Et pour la compil, est ce que vous étiez aussi dans la même démarche de jouer des sons que « personne ne joue » ?

La compil c’est un peu particulier parce qu’il y a des morceaux qui ne sont pas du tout club. On recherche effectivement des nouveautés et on essaie d’être exigeant. On avait fait une sélection au préalable chacun de son côté et on s’est retrouvé avec 70 tracks. On ne s’est pas forcément basé sur ce qu’on jouait en club parce qu’on n’avait pas envie qu’il y ait des turcs qu’on avait trop joué. Il y a aussi des morceaux que j’avais commencé à sélectionner et dont je me suis aperçue qu’ils se fatiguaient vite donc dans ces cas là il faut se méfier ! C’est le type de morceau qui est sympa à jouer en club mais qui n’a aucun intérêt sur une compil où c’est un autre type de réflexion qui entre en compte. Vu que tu es censé laisser une empreinte gravée pour l’éternité, la démarche est beaucoup plus réfléchie (rires)!

Chez l’un et chez l’autre, est-ce qu’il y a eu quelque chose de particulièrement difficile à concilier pour réaliser cette compil ? Je pense à vos agendas par exemple ou bien à certains éléments de votre personnalité…

C’est vrai qu’Ivan habite à Londres et moi à Paris mais ça n’a pas été plus compliqué que ça parce qu’on a d’abord beaucoup fonctionné par mail en s’envoyant pleins de mp3s. Ensuite, il se trouve qu’Ivan vient quand même très régulièrement à Paris donc on a réussi à se voir relativement facilement pour concevoir le mix. En fait, on s’est bloqué 3 jours où, du matin au soir, on s’est enfermé dans une bulle pour mettre en forme et écrémer les nombreux tracks qu’on avait déjà présélectionnés. Au début, on ne savait pas du tout quelles directions ça allait prendre. On avait plus ou moins une idée de ce qu’on voulait faire mais après, il y avait tout le challenge d’accomplir le travail à deux. On pourrait penser que c’est plus simple mais c’est complètement faux ! Au final, on a été tous les deux agréablement surpris et contents du résultat. Mais bon, on s’est aussi beaucoup croisés sur pas mal de soirées que ce soit au Batofar il y a longtemps ou bien sur les after kwality, le Pulp etc. Donc on avait quand même les affinités musicales pour que ça fonctionne.

Je voudrais maintenant qu’on revienne un peu sur le début de ta carrière de Dj et que tu nous racontes comment tout a démarré pour toi.

J’ai démarré comme pas mal de gens à cette époque là, à savoir que je n’ai pas décidé vraiment d’être Dj. Je crois d’ailleurs que si j’avais su que je le deviendrai, j’aurais vraiment flippé ! A l’époque, j’étais étudiante, je faisais du droit à la fac et à côté ça, je sortais beaucoup ce qui était malheureusement très compliqué à concilier avec une vie d’étudiante ! Au tout début, j’ai commencé à mixer en province, notamment du côté de Biarritz où j’ai de la famille. C’était une époque où la musique électronique n’était pas aussi accessible qu’aujourd’hui et la seule façon d’en écouter, c’était d’acheter des vinyls. Evidemment, j’en ai acheté de plus en plus et les choses ont démarré comme ça. J’ai beaucoup joué au café du Trésor au début avec Dj Deep, Patrick Vidal. J’y avais une résidence et j’aimais bien parce que ce n’était pas axé club : je passais ce que je voulais. J’ai aussi fait des soirées lors des tournées du magazine Tétu et ça m’a permis de me faire connaitre. C’est vraiment le milieu gay qui m’a poussée que ce soit avec ces tournées ou bien avec Sextoy. C’est comme ça aussi que s’est fait la connexion avec le Pulp. La suite de l’histoire, on la connait.

Dans le Trax du mois dernier, Damian Lazarus dit que tu t’es énormément améliorée dernièrement. Est-ce que toi c’est quelque chose que tu ressens ? Est ce que tu ressens une évolution de ton style, une évolution de ta technique ?

Si pour Damian, c’est de mieux en mieux, ça veut dire qu’il me comprend peut être plus maintenant qu’à une époque. Après tu sais, il y a des choses que j’aime et que j’ai toujours aimé, d’autres choses que je n’aimais pas et que j’aime maintenant. Les styles changent, les goûts évoluent. C’est comme ça c’est tout ! C’est pareil pour Damian, XXX
J’ai joué d’ailleurs à la soirée qu’il avait faite pour la sortie de sa compilation. C’était au T Bar à Londres (NB : LE club à importer à Paris s’il vous plait)


En général quand tu mixes, on pourrait dire que tu es quelqu’un de discret et d’appliqué comparée à Jennifer qui nous fait le show pendant tout le set. A quoi cela est il du ?

Je pense que c’est juste une question de personnalité. Jennifer a toujours mixé de cette façon et moi j’ai toujours été comme ça. Je pense que la façon de mixer traduit qui tu es. Moi je dirais que ma façon de mixer reflète le mélange de timidité, de discrétion et paradoxalement d’assurance que j’ai en moi. Et c’est ce mélange que j’aime exprimer quand je mixe. Mais je ne suis pas timide pour faire un mix. C’est comme une apparence qui permet de me préserver un peu. C’est d’ailleurs plus « réservé » que « timide ». Je sais que regarder quelqu’un mixer est très révélateur de ce que le Dj veut donner à son public, comment il se sent et ce qu’il a au fond de lui. Il faut aussi réfléchir à la vision d’ensemble du mix, aux prochains disques que tu vas passer, au disque actuel, à la réaction du public. Tu dois vraiment penser à différents niveaux et c’est en maitrisant cela que tu progresses et que tu apprends sur toi-même. Ça arrive parfois qu’en soirée, des gens viennent me voir en me faisant signe de sourire. Que veux tu que je dise ! Je ne vais pas me forcer à sourire juste parce qu’on me le demande ! C’est stupide, c’est comme si moi je lui demandais d’arrêter d’être bourré et de me parler parce qu’il me saoule ! Les gens qui me connaissent savent comment je fonctionne.


Tu vas bientôt sortir un maxi, est ce que tu peux en parler ?

Oui, il sort sur Kill The Dj fin juin. Ce sont deux morceaux que j’ai fini il y a pas très longtemps. Le premier morceau s’appelle « Overhead » avec des nappes et des sonorités acid dans une veine assez hypnotique qui marche bien en fin de soirée mais moins en début bizarrement (rires). Et l’autre morceau s’appelle « Around ». Il est très fantomatique et se rapproche plus de l’esprit de « Take Care ». Ce sont deux morceau conçus pour le club et qui sont différents de ce que j’ai fait avec Karat par exemple. Ces 2 morceaux vont paraître sur un maxi et je suis super contente parce qu’ils sont très intimistes , très lents et pas forcement jouables. C’est d’ailleurs quelque chose que j’espère retranscrire sur un album.

Tu prépares donc un album.

Oui. J’aimerais pouvoir y mettre à la fois mes morceaux plus lents et plus calmes ainsi que d’autres choses qui ne seront pas forcément typées clubbing. Encore une fois, je n’ai pas envie d’être étiquetée. Dès mes premiers maxis d’ailleurs, je rencontrais des gens qui étaient surpris de voir que je flirtais avec d’autres styles, que je n’étais pas uniquement house ou electro. Moi j’ai toujours aimé faire perdre un peu les repères. C’est sur que les gens me connaissent beaucoup grâce à « take care » mais c’est aussi ça qui est bien avec un hit underground : c’est de pouvoir amener le « grand public » vers mes autres univers.

Tu utilises beaucoup ta voix dans tes morceaux, un peu comme une marque de fabrique. Est-ce qu’à l’avenir tu souhaites travailler sur des morceaux avec une vraie partie chantée ?

J’utilise plus ma voix comme un instrument. Ce n’est pas comme faire de la chanson qui est un métier tout à fait différent parce qu’il faut écrire les paroles et développer des thèmes. Par contre, c’est vrai que j’ai toujours bien aimé chanter. Je joue de la guitare et j’ai toujours aimé chanter pour accompagner la guitare donc le fait d’utiliser ma voix dans mes morceaux d’électronique était une suite logique.

Ton rythme de sortie n’est pas spécialement rapide, est ce que, à un moment donné, tu as plutôt privilégié ta carrière de Dj à celle de productrice ?

Oui c’est vrai je tourne beaucoup et c’est difficile de prendre le temps pour composer. Là par exemple, je te dis que je prépare un album mais ça fait 2 ans que je le prépare en réalité. Maintenant, j’ai suffisamment accumulé de morceaux et j’essaie désormais de moins enchainer les dates pour me laisser des périodes où j’ai plus de temps libre pour me concentrer sur la production. J’ai eu beaucoup de demandes de remix aussi mais j’en refuse beaucoup car maintenant je veux me concentrer sur mes propres projets. Je fais aussi de la musique pour des court-métrages. Je fais un conservatoire de musiques contemporaines avec Krikor : on a un projet annuel qu’on doit mettre à terme à la fin de l’année. Tout ça, ce sont des choses que les gens ne sont pas censés savoir mais qui me prennent du temps et ça explique aussi l’espacement entre chaque maxi.

Mais tu n’as pas peur de perdre en spontanéité en faisant durer le temps de gestation de cet album ?

Je préfère attendre et faire un truc bien dont je serai fière plus tard plutôt que de faire quelque chose à la va vite sous prétexte que j’ai une pression des temps. Pour faire patienter, je fais des collaborations comme le morceau que j’ai fait avec Alex Kid ou le maxi que je sors avec Sascha Funke à la rentrée sur Bpitch.

Quelque chose à ajouter ?

Il faut absolument écouter ce que fait PlanningToRock . C’est une artiste incroyable. J’adore tout ce qu’elle fait et c’est pour ça qu’on la mise en ouverture du mix. Son album à venir sur Chicks On Speed est génial. Je vous conseille d’y jeter une oreille.

The Dysfunctional Family

Interview réalisée par Clems

Initialement publiée sur nightsystem.com

www.killthedj.com

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